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Juifs et marranes

Histoire ancienne

L’histoire des Juifs au Brésil commence… avec l’histoire du Brésil : on dit qu’il y a plusieurs capitaines juifs dans la flotte de Pedro Cabral, qui « trouve » le Brésil en 1500, dont un curieux personnage, venu d’Inde, du nom de Gaspar de Gama. Il est fort utile à ces expéditions car polyglotte ; mais là ça ne joue pas : il ne parle pas tupi-guarani !

Portrait (supposé) de Gaspar de Gama

Les juifs et marranes sont nombreux parmi les premiers colonisateurs portugais du Brésil. Près d’un tiers, estime-t-on. Les nombreux Juifs d’Espagne sont chassés de leur pays par l’Inquisition ; beaucoup se réfugient au Portugal. Mais en 1497 ils y sont obligés de se convertir au catholicisme et sont interdits de certaines corporations ou charges : on les appelle marranes ou « nouveaux chrétiens ». Ils se définissent eux-mêmes comme « juif à l’intérieur, catholique à l’extérieur » ! Certains maintiennent en cachette leurs traditions et leurs rituels, à leurs risques et périls. Car en 1536 l’Inquisition commence aussi à sévir au Portugal et met en place une surveillance étroite de ces « nouveaux chrétiens ». Ils décident alors en nombre de partir pour le Brésil, imaginant qu’ils y seront plus tranquilles.

Ces marranes vont jouer un rôle essentiel dans l’économie de la canne à sucre dans le Pernambouc, la première richesse du pays, en tant que planteurs mais surtout en tant que commerçants exportateurs. Mais ils passent sous surveillance au Brésil aussi. Pas étonnant donc qu’ils accueillent avec plaisir la colonisation hollandaise (1630-1664) qui va leur rendre une pleine liberté de culte et les laisser commercer intensément avec leurs coreligionnaires d’Amsterdam. D’ailleurs beaucoup quittent le Brésil avec les Hollandais, transférant leur savoir-faire sucrier vers les Antilles. Certains partent s’installer à New Amsterdam, la future New York. D’autres migrent vers l’intérieur des terres, vers le « sertão » du Seridó : je vous ai déjà raconté cette étonnante histoire dans mon article sur Jucurutu (de février 2018).

Par la suite, tout au long des siècles, les Juifs et marranes restés au Brésil vont s’intégrer pleinement à la société brésilienne. Peu à peu la liberté de culte leur est accordée et les restrictions sont supprimées.

L’économie sucrière au Pernambouc

Immigration

Les Juifs participent au grand mouvement de migration vers le Brésil de la fin du 19ème siècle. Ils ne sont pas extrêmement nombreux et viennent de pays bien différents : sépharades du Maroc et ashkénazes d’Europe centrale. Beaucoup partent pour fuir les persécutions croissantes dans certains pays. Au Brésil, la plupart deviennent commerçants mais à la différence des Syro-libanais (voir mon article récent sur ce sujet ici), ils se concentrent dans trois grandes villes : São Paulo, Rio et Porto Alegre dans le Sud.

À Rio, ces commerçants s’installent dans les quartiers populaires où ils fréquentent les afro-brésiliens avec lesquels ils vont nouer d’excellentes relations, comme avec leurs collègues libanais. Avec ces derniers, ils créent un véritable quartier de commerce populaire qui va prendre comme nom le curieux (et ironique) acronyme de SAARA (Sociedade de Amigos das Adjacências da Rua da Alfândega). Les cariocas aiment souligner qu’au moins à Rio arabes et juifs s’entendent à merveille ! Récemment des commerçants coréens et chinois sont entrés dans la partie. Ce quartier de commerce populaire traditionnel n’a guère changé : il est toujours aussi pittoresque et même devenu touristique. Bon, j’ai tendance à penser que la moitié des marchandises vendues vient en contrebande du Paraguay et que l’autre provient du recyclage de produits volés !

L’une des rues de SAARA à Rio

Exil

À partir des années 30, commencent à affluer au Brésil des immigrés juifs d’un profil différent : ce sont les exilés politiques chassés d’Europe par le nazisme et ses comparses. Mais il se trouve qu’à l’époque le Brésil est à soumis à la dictature fascisante de Getúlio Vargas aux forts relents antisémites. Le pays prend des mesures d’interdiction d’entrée aux réfugiés juifs. Mais sur ce sujet, comme sur bien d’autres, Vargas va se montrer un champion de l’ambiguïté et du double jeu car de fait de nombreux réfugiés réussissent quand même à entrer au Brésil. Lui-même reçoit chaleureusement Stefan Zweig !

Getúlio Vargas et Stefan Zweig

Ces exilés vont jouer un rôle fondamental dans de nombreux secteurs de la vie intellectuelle et culturelle du Brésil. Ce sont pour la majorité des intellectuels et des artistes. Ils sont musiciens, artistes plastiques, écrivains, libraires, éditeurs, gens de théâtre, photographes… Ils seront des fondateurs et des formateurs dans bien des domaines. On mesure aujourd’hui leur influence décisive dans l’action culturelle, le théâtre ou la télévision par exemple. J’imagine que ce fut aussi le cas dans le domaine scientifique que je connais moins bien.

Zbigniew Ziembinsky dit Zimba, considéré comme le fondateur du théâtre moderne brésilien

Aller simple Beyrouth-São Paulo

Mon ami Vitor me raconte : « Mon père est le fils ainé d’une famille nombreuse, juive, vivant au Liban depuis des générations. Orphelin jeune, c’est lui qui dirige la famille et gère ses intérêts assez conséquents au Liban mais aussi en Irak. Suite à la guerre du Kippour, il acquiert une conviction profonde et prend une décision drastique. Il réunit ses frères et sœurs et leur annonce : « Ça va péter ici au Liban. Nous les Juifs, nous n’y avons plus notre place. Il nous faut partir. Je vais envoyer chacun de vous dans un pays où de la famille ou des amis vont vous accueillir. Toi, mon frère, tu pars à New York ; toi, ma sœur au Brésil ; toi, à Amsterdam ; toi, en Israël ; toi en Australie… ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Ils partent l’un après l’autre. Pendant ce temps, mon père réalise tous ses actifs en Irak et au Liban et sort l’argent du pays. À la fin, il se retrouve tout seul, sans rien. Il se dit : « Tiens, au fait, et moi où je vais ? Je n’y ai même pas pensé ! ». Il interroge frères et sœurs. C’est sa sœur devenue brésilienne qui se montre la plus convaincante : « Viens à São Paulo ! Ce pays est super. Tu y seras bien ». Il part s’y installer. Un mois plus tard, la guerre du Liban éclate ! ». Inutile de vous dire qu’il devient totalement brésilien et refait fortune !

Cette histoire est identique à bien d’autres, comme celle de la famille Safra, juifs d’Alep, qui migre au Brésil pour y développer l’une des toutes premières banques du pays et devenir la plus grosse fortune brésilienne.

La synagogue de São Paulo

Culture

Notre ami Marcio anime un groupe de théâtre dans la favela du Vidigal. Il fait jouer du Shakespeare aux ados, parfois un peu revisité. Il anime aussi des « saraus ». Un « sarau » est une réunion informelle dans un lieu ou une maison où des artistes amateurs viennent présenter leur travail, leurs œuvres. C’est hautement convivial et vient d’une lointaine tradition des troubadours. Marcio organise des « saraus » avec les habitants de la favela : les ados jouent donc Shakespeare, une ménagère lit ses poèmes, Marcio chante de la bossa, un gamin vient rapper a capela…

Il nous y invite peu après notre arrivée à Rio. Il ajoute : « C’est à deux pas de chez vous ! ». Effectivement c’est au Midrash Centro Cultural de Leblon (quartier chic de Rio) : c’est donc le Centre Culturel Juif qui accueille la culture de la favela ! Ce petit fait est pour moi représentatif du rôle de la communauté juive en matière culturelle dans ce pays. Avec son esprit d’ouverture et de tolérance et sa tradition de défense des valeurs démocratiques.

Le Midrash Centro Cultural à Leblon

Communauté juive

Si elle n’est pas très nombreuse – et d’ailleurs difficile à compter – la communauté juive est très influente, tout comme la communauté syro-libanaise. C’est évidemment une communauté à fort niveau de scolarité et à haut pouvoir d’achat : des CSP + ! Elle est particulièrement présente dans le monde des affaires, de la médecine, de la communication et de la culture. Au cours du temps, elle s’est beaucoup mélangée et n’a pas gardé une forte identité religieuse.

Mais ces dernières années ont été marquées par des changements notables. Le premier est l’appropriation d’Israël (et notamment de son drapeau !) par les mouvements évangéliques, comme on l’observe aux USA. Le deuxième est l’apparition d’une extrême droite juive personnifiée par deux (ex) ministres de Bolsonaro fortement idéologiques : Abraham Weintraub (Éducation) et Fabio Wajngarten (Communication). Sans parler de l’admiration inconditionnelle du clan Bolsonaro pour Israël, qui combine les deux. Tout ceci trouble terriblement le jeu et génère confusion et discorde parmi les Juifs brésiliens car absolument contraire à leurs traditions.

La grande récupération

Origines et noms

On attribue fréquemment à des Brésiliens célèbres de présumés ancêtres juifs ou marranes du 16ème siècle. C’est bien difficile à prouver. Les noms ne sont pas une preuve crédible car la majorité en a changé. Ça permet juste de raconter une histoire. Réelle ou fictive.

Références

On dit que le peuple juif est le peuple du livre et de la mémoire. Il existe donc une abondante littérature sur l’histoire des Juifs au Brésil. Je vous livre ici mes propres références, au-delà de mes amis qui sont ma référence la plus précieuse !

J’ai lu avec enthousiasme deux livres évoquant les Juifs à Rio dans les années 30. L’un, traduit en français, est de Ronaldo Wrobel : « Traduire Hannah » paru chez Métaillé en 2013. L’autre, en portugais, est de l’écrivain et sambiste de grand talent Nei Lopes : « O preto que falava iídiche » (Le noir qui parlait yiddish).

J’ai aussi beaucoup appris sur les exilés juifs du nazisme avec la « Casa Stefan Zweig », centre culturel de la mémoire juive, qui a produit une série télévisuelle de portraits de ces passionnantes personnalités sous le titre de « Canto dos exilados » (Le chant des exilés).

La grande référence littéraire est bien entendu Clarice Lispector (1920-1977) d’ascendance juive ukrainienne, largement traduite et diffusée en France. L’une des plus grands écrivains brésiliens. À lire et à relire.

Clarice Lispector

Syro-Libanais

Le Brésil est un pays arabe, aussi. Le « Turco » est un personnage récurrent et familier des romans bahianais de Jorge Amado : il y est le vendeur ambulant ou le commerçant du village. Mais pourquoi donc « Turco » ? Retour sur l’histoire.

Gabriela (Sonia Braga) et le Turc Nacib de la novela Gabriela (1975) d’après le roman de Jorge Amado

« Os Turcos » ou ces Turcs qui n’en sont pas

La migration arabe vers le Brésil commence autour de 1880, à la suite, parait-il, d’une visite de l’Empereur Pedro II au Moyen-Orient, qui recherchait des migrants « blancs » pour peupler son pays. Elle touche essentiellement des jeunes libanais et quelques syriens. Mais comme le Liban est à l´époque sous le contrôle de l’Empire Ottoman, ils arrivent au Brésil munis d’un passeport turc ; d’où l’appellation… qui est restée au fil du temps. Les causes de cette migration sont politiques (échapper au service militaire) mais surtout économiques. Ce sont les cadets de familles nombreuses vivant dans la montagne libanaise. Pas assez de terres pour eux : il leur faut partir ! La grande majorité (les 2/3) est chrétienne (maronite et melkite), complétée par des orthodoxes et des musulmans. Ils débarquent tous sans le sou dans le port de Santos, à la conquête de ce nouveau pays ! Le flot se tarira entre les deux guerres mondiales.

Mascate

Ils commencent (presque) tous comme vendeur ambulant, colporteur, « mascate » comme on dit ici. Ils vont de village en village, vendre leurs tissus, leurs vêtements, leurs babioles. Parfois ils vont loin dans l’intérieur du pays, de ferme isolée en ferme isolée : ils jouent un rôle fondamental de lien social et surtout de diffuseur d’information dans ces zones reculées. D’autres restent en ville, où rapidement ils ouvrent boutiques, magasins, bazars. Ils vont vite devenir dominants dans le commerce du pays, de gros et de détail. Certains grandissent, grossissent et investissent : ils deviennent industriels, en particulier dans leur domaine de prédilection : le textile. Ils contribuent à faire de São Paulo, où ils sont fort présents, la capitale économique et commerciale du pays, avec la fameuse rue commerçante du « 25 mars ».

Sagas libanaises

Je me suis vite aperçu qu’environ le tiers de mes concessionnaires automobiles était d’origine syro-libanaise. Du coup j’aimais beaucoup les questionner sur l’histoire de leur famille. La plupart me racontaient avec plaisir ces véritables sagas familiales. Mais l’un d’eux fut clair avec moi : « Ça ne m’intéresse pas du tout. Je ne connais pas l’histoire de ma famille. Je n’ai jamais mis les pieds au Liban et d’ailleurs je n’y irai jamais. Je ne parle pas un mot d’arabe. Je suis brésilien, ma femme est brésilienne (d’origine italienne) et nos enfants sont brésiliens. Ma vie est ici. C’est tout ! ».

L’un d’eux s’appelle Amado. Nous parlons du Portugal. Je lui demande s’il sait de quel endroit du Portugal sa famille est originaire. Il s’amuse : « Mais non, je suis libanais. Quand mon grand-père est arrivé ici, il a immédiatement décidé de portuguiser son nom. Il s’appelait « Habib » (Chéri) : il a juste traduit en « Amado » (Aimé) ! C’est assez fréquent : un ami curitibain est ainsi passé de « Aoun » à « Feliz » (Heureux) mais son profil phénicien le trahissait définitivement !

Nous attendons d’être reçus par le président de la République de l’époque Lula dans son bureau présidentiel de Brasilia. Je suis avec mon président, Carlos Ghosn, lui aussi issu d’une famille libanaise du Brésil. Arrive de façon tonitruante un homme grand, fort et portant beau qui se précipite sur Ghosn et lui donne un chaleureux abraço. Il commence : « Cher Ghosn. Tellement heureux de vous rencontrer. Nous, les turcs… » ! C’est le ministre de l’Industrie, Miguel Jorge (lui aussi au nom portuguisé). Il nous raconte alors l’histoire de sa famille qui a fait partie des pionniers libanais du business en Amazonie dans les années 40-50, tout comme la famille Ghosn.  Ils se trouvent plein de points communs. C’est passionnant ; l’attente passe plus vite.

Miguel Jorge

Mon concessionnaire carioca me raconte : « Venant de sa montagne libanaise, mon grand-père arrive au Brésil tout jeune et sans rien, juste accompagné de son petit frère. Les deux ont réussi à Rio mais pas de la même façon ! Les fils de mon grand-père sont ingénieur, chirurgien et banquier. Mon grand-oncle lui est le roi des machines à sous clandestines de Rio, plus quelques autres trafics, qui lui valent régulièrement des passages en prison (mais toujours rapides !). Il est le parrain d’un quartier de la banlieue nord et surtout le président de la grande école de samba Beija Flor ! On ne se fréquente pas… sauf pour le défilé du Carnaval ! ».

La quasi-totalité de mes concessionnaires est maronite, sauf un ! Enfin presque :  Kamel se dit, se prétend musulman, mais sans trop de conviction. Je pense qu’en tout cas il a dû obtenir une dérogation spéciale du Prophète pour pouvoir produire, et surtout déguster, sa délicieuse cachaça du Minas !

Une communauté qui réussit

Les premières générations de commerçants libanais ont su investir au mieux dans l’avenir : l’éducation de leurs enfants ! Beaucoup vont devenir ingénieurs, avocats, banquiers, journalistes, médecins, hommes d’affaires ! Au Brésil, la communauté libanaise est régulièrement citée comme un exemple de réussite sociale ; elle est essentiellement présente dans la classe moyenne, voire moyenne aisée et avec quelques « grandes fortunes ». Un symbole de sa réussite se trouve dans la médecine. Les deux meilleurs hôpitaux de São Paulo sont le Syro-Libanais et l’hôpital Einstein (liée la communauté juive). Top classe mondiale. C’est l’hôpital Syro-Libanais qui m’a remis en parfait état de marche il y a 13 ans : mon cardiologue s’appelait Roberto Kalil et mon chirurgien Fabio Jatene, deux sommités médicales paulistes de famille libanaise. Mais, outre le monde des affaires et la médecine, la communauté libanaise est aussi bien présente dans le domaine des médias et de la culture. Les chanteurs et musiciens João Bosco, Egberto Gismonti et Raimundo Fagner sont d’ascendance libanaise, tout comme deux remarquables écrivains : Raduan Nassar et Milton Hatoum.

Ils sont aussi entrés en force dans le monde politique, surtout après le retour de la démocratie. Ils sont représentés dans tous les partis politiques et dans toutes les instances. Dans les dernières décennies, on compte trois des maires de São Paulo d’ascendance libanaise et de trois bords politiques différents : Paulo Maluf, Gilberto Kassab et Fernando Haddad, qui fut même candidat à la présidence contre Bolsonaro. Mais le meilleur symbole fut l’accession (un peu par la bande !) de Michel Temer à la présidence de la République (2016-2018), remarquable juriste mais médiocre politicien.

Inutile de préciser que les Syro-Libanais se sont intégrés avec rapidité et facilité à la société brésilienne. Grâce à leur réussite économique et sociale mais aussi par leur proximité culturelle et religieuse avec les deux groupes dominants du pays (portugais et italiens). Les mariages mixtes se sont vite multipliés. De nombreux amis brésiliens ont au moins un nom arabe dans leur patronyme à rallonge. Les libano-descendants seront de plus en plus nombreux à déclarer, comme mon premier concessionnaire, que cette ascendance et son histoire ne les concernent plus vraiment !

Du coup, il est difficile de trouver une estimation crédible de la taille de cette communauté, sa définition et ses limites étant floues. En fait, et comme pour la communauté juive, elle n’est pas tant importante quantitativement que qualitativement.

Les clubs libanais sont très beaux, très grands, chics et recherchés !

Car en retour les Libanais influencent la société brésilienne. On le voit clairement avec la nourriture. Les restaurants arabes se multiplient. Certains produits deviennent familiers à tous brésiliens comme le « quibe » (kebbeh) ou le falafel, au même titre que la pizza ou les sushis. Sans parler des kaftas, esfihas, houmous, taboulés et autres délices orientaux.

Plus récemment il y a eu deux nouvelles vagues de migrations en provenance de la région. La première avec la guerre du Liban déclenchée en 1974 et la deuxième plus récente avec la guerre en Syrie de 2015, qui a surtout amené des Syriens au Brésil. Le changement majeur est que désormais ces migrants sont en large majorité musulmans.

Quibe : bon appétit !

Le mystère de Iguaçu

Mais à propos de cette communauté syro-libanaise du Brésil, il existe une zone d’ombre qui m’a toujours intrigué. L’une des plus fortes concentrations libanaises du pays se trouve dans la ville de Foz de Iguaçu, la ville des fameuses et extraordinaires cataractes, à la frontière de l’Argentine et du Paraguay. C’est aussi la ville de tous les trafics possibles et imaginables, de marchandises évidemment mais aussi de drogues et d’armes. La communauté libanaise y est particulièrement nombreuse, fermée, active, influente et riche. Elle y est très majoritairement musulmane avec une grande et belle mosquée. J’ai le souvenir d’un rapport de la CIA qui avait fuité au moment de la guerre contre Daech : il mettait en évidence le rôle fondamental de cette communauté dans la fourniture d’armes à Daech, en provenance du Paraguay , tout comme elle ravitaillait en armement les mouvements palestiniens depuis des décennies. Semble-t-il plus par solidarité confessionnelle et appât du gain que par affinités idéologiques. Ce circuit me parut bien étrange mais je n’en ai plus jamais entendu parler. Ce serait pourtant un beau sujet d’enquête journalistique. Certainement quelque peu risqué !

La mosquée Omar Ibn Al-Kattab de Foz de Iguaçu

Politiquement correct (2)

Deuxième partie sur ce sujet éminemment subjectif et sensible, voire piégeux, au cœur de l’actualité de nos sociétés, en France comme au Brésil.

Negão

Juste après l’élection de Bolsonaro, un journaliste français nous présente le grand copain du nouveau président, l’ex-militaire et député de Rio Helio Lopes, qui l’accompagne presque partout, surtout dans ses déplacements à l’étranger. Le journaliste précise que dans le privé Bolsonaro l’appelle Helio Negão, qu’il traduit par « Helio, gros nègre ». Quelque peu manipulateur ! Car d’abord la traduction exacte est plutôt « Helio grand noir »  et qu’ensuite tout le monde le surnomme ainsi ! Ce qui enlève la coloration raciste. D’autant plus que l’appellation Negão est courante, familière et sympathique au Brésil et surtout ici à Rio. Mon ami Gilson (1,90m et 95 kilos) se proclame Negão et appelle Negão tous ses autres amis Negão ! Son symétrique diminutif Neguinho est même passé dans le vocabulaire courant pour désigner familièrement toute personne, n’importe qui, une sorte de singulier de « les gens ». Sans aucune connotation raciale.  Les équivalents féminins Nega ou Neguinha sont aussi courants et ont en plus une forte dimension affective. Ce sont certainement les mots les plus chantés dans la samba carioca !

Helio Negão avec ses potes Jaïr et Donald : ils s’amusent bien !

Alors ne tournons pas autour du pot ! Avec Negão, le français entend « nègre », peut s’en étonner et en être choqué. Malentendu linguistique complet ! Au Brésil, noir (pour désigner une personne) se dit normalement et correctement Negro ou Preto. C’est tout. Sans connotation.

Le politiquement correct doit bien faire attention aux pièges des traductions ! Mais c’est aussi parfois un recours facile et un peu hypocrite. En France, on dit bien black pour ne pas dire noir, gay pour ne pas dire homosexuel et senior pour ne pas dire personne âgée ! Ça fait plus neutre et plus chic !

Cet exemple rappelle aussi que, si les mots comptent, le « qui les adresse à qui » peut compter tout autant. 

Nordestins

Quand on est étranger il n’est guère facile de connaitre toutes les subtilités d’une langue. Surtout quand il s’agit des qualificatifs peu amènes que certains donnent à d’autres catégories de population, comme bougnoules en français. Ce sont des mots injurieux, offensants, péjoratifs, dégradants…. Justement ceux que le politiquement correct veut éviter, supprimer et que la majorité des gens se refuse en général à employer.

J’ai vite constaté qu’ici la population la plus moquée, la moins respectée, la plus facilement offensée est celle des nordestins, encore plus que celle des afro-brésiliens qui me semble mieux se défendre.

Ça commence par le propre président de la République qui régulièrement lors de ses live sur les réseaux sociaux sort tous les qualificatifs possibles et imaginables sur les nordestins, traduisant clichés et préjugés. Genre « cabeça chata » (« tête plate ») pour en rester parmi les moins méchants. Bolsonaro se justifie : « Ben quoi, tout le monde dit ça entre amis ! On ne peut plus s’amuser et plaisanter, alors ? On ne peut plus rien dire ! ». C’est la politique ramenée au niveau du Café du Commerce. Consternant de populisme et de vulgarité de la part d’un président. Consternant de bêtise aussi car il aura bien besoin des voix nordestines pour essayer d’être réélu.

Ce n’est pas innocent non plus car Jaïr Bolsonaro, ses fils avec leur « cabinet de la haine » et son clan idéologique ont évidemment le « politiquement correct » en sainte horreur et ne ratent jamais l’occasion de le fustiger et de le combattre avec leurs provocations verbales.  Dans ces cas-là, on se dit que le politiquement correct est bien nécessaire !

Le chanteur Luiz Gonzaga, figure symbolique du nordestin

Machisme et féminisme

Il y eut récemment une autre polémique picrocholine sur les réseaux sociaux touchant ce sujet classique du politiquement correct. Curieusement elle implique aussi un chanteur : Chico Buarque cette fois-ci. Dans une interview il évoque une chanson qu’il a écrite en 1967 à la demande de la chanteuse Nara Leão. Elle voulait une chanson dans la tradition brésilienne des chansons de « fossa », de femmes mal aimées, maltraitées, désespérées mais résignées et soumises.  Elle fut servie : Chico écrit « Com açucar, com afeto » (« Avec du sucre, avec de la tendresse »). Un parfait portrait du machisme brésilien ordinaire de l’époque (mais encore valable aujourd’hui). Du grand Chico !

Chico Buarque et Nara Leão à l’époque

Sauf qu’aujourd’hui il déclare qu’il ne chantera plus jamais cette chanson, « à la demande des féministes auxquelles il va toujours donner raison ». Même s’il explique que depuis 55 ans le contexte a quand même un peu changé ! Cette auto-censure est consternante. Un peu hypocrite aussi car Chico ne chante déjà plus cette chanson depuis fort longtemps !

Cette attitude de Chico pose quelques questions de fond. D’abord pour un artiste, écrivain, cinéaste ou parolier, décrire un comportement condamnable n’est pas le cautionner. Bien au contraire c’est une façon de l’exposer pour le dénoncer. Dans le cas de cette chanson, Chico montre parfaitement le jeu quasiment sado-maso entre le machisme totalement irrespectueux et inconséquent du mari et la soumission assumée de la femme. C’est fréquent et c’est la réalité de nombreux couples et pas seulement dans le Brésil des années 60. On sait bien la difficulté que rencontrent beaucoup de femmes à sortir de ce lien pervers. Difficile de comprendre en quoi le cacher, le censurer sert la cause des femmes.

L’autre point qui interroge est cette auto-censure que s’impose Chico, artiste (de gauche) confirmé, reconnu, voire adulé. Tout ça pour faire plaisir aux féministes ! On sait que c’est un mouvement hétérogène avec une grande diversité de positions. Qui va lui donner la « bonne » ligne à suivre ? On attend au contraire d’un artiste qu’il affirme ses points de vue, ses valeurs, en toute liberté, en toute indépendance. Il est vrai que Chico a toujours eu un côté militant, discipliné et orthodoxe, « dans la ligne du Parti », que je n’apprécie guère. Il en donne ici une nouvelle preuve, avec ce politiquement correct borné. Je préfère de loin la liberté de parole et d’opinion d’un Caetano Veloso ou d’un Gilberto Gil, défendant les mêmes causes.

Com açucar, com afeto – (Avec du sucre, avec de la tendresse) – Chico Buarque – 1967

Je t’ai préparé ton gâteau préféré pour que tu restes à la maison. Mais peu importe !

Tu sors avec ton plus beau costume. Je ne te crois pas quand tu dis que tu ne vas pas tarder.

Tu dis que tu es un ouvrier qui va gagner son salaire pour pouvoir m’entretenir. Mais peu importe.

Sur le chemin de l’atelier il y a un bar à chaque carrefour pour que tu puisses y fêter je ne sais même pas quoi.

Je sais que quelqu’un va s’assoir à côté de toi. Tu vas engager la conversation, parlant de football, et rester là regardant les jupes de celles qui vivent sur les plages bronzées par le soleil.

La nuit arrive et encore un verre ! Je sais que heureux ma non troppo tu vas vouloir chanter.

Sur une petite caisse un nouvel ami va jouer une vieille samba pour te rappeler des souvenirs.

Quand enfin la nuit t’a fatigué, alors tu reviens comme un enfant à implorer mon pardon. Mais peu importe.

Tu me dis de ne pas être fâchée, que tu vas changer de vie pour me faire plaisir

Et à te voir ainsi fatigué, mal fagoté et maltraité, tu veux en plus me préoccuper ? Mais peu importe.

Je vais de suite réchauffer ton repas, embrasser ta photo et t’ouvrir grand mes bras.

Avec du sucre, avec de la tendresse.

À écouter ici dans une version enregistrée lors d’un show avec  Maria Bethania en 1975

Politiquement correct (1)

PC ou rectitude politique (en québécois)

Le politiquement correct a pour objectif de corriger les discours et les mots afin de ne pas offenser certains groupes sociaux (en général liés à l’ethnie, au sexe, à la race, à la religion, à des infirmités ou aux orientations sexuelles). Il part de bonnes intentions, d’un bon sentiment. Mais il n’est pas toujours réussi, ni efficace. Il peut aussi déraper vers la censure et l’intolérance et il devient alors vite insupportable. Au Brésil comme partout ailleurs.

Communauté

Dans les années 90, un maire de Rio décide de bannir le mot « favela ». Pas valorisant pour sa ville de Rio de Janeiro et, ajoute-t-il, stigmatisant pour leurs habitants, les favelados. Il décide de les rebaptiser en « communautés défavorisées ». Au fil du temps, le mot « comunidade » (communauté) finit par s’imposer dans le vocabulaire officiel, administratif, politique et médiatique. Mais bien évidemment tout le monde continue aussi à parler de favelas, à commencer par leurs habitants et souvent avec fierté !

Il existe même un G10 des favelas !

Il faut dire que le nom en lui-même n’a aucune connotation négative comme peut l’avoir le mot « bidonville » par exemple. C’est le nom d’une plante du Nordeste, l’euphorbe. Je vous ai déjà raconté son trajet entre Bahia et Rio avec la transposition du nom d’une colline par des militaires. Beaucoup de favelados sont attachés à leur favela comme d’autres à leur quartier. En plus ils savent que le nom est universellement connu, qu’il est presque devenu une marque déposée, typiquement Brasil et Rio. Les plus malins ont su l’utiliser dans la (courte) période de pacification durant laquelle certaines favelas ont accueilli les touristes étrangers à bras ouverts. Bref, ce mot n’est ni blessant, ni stigmatisant. C’est un faux « politiquement correct », celui des autorités, du pouvoir. Comme le chantait le sambiste Bezerra da Silva, repris par Seu Jorge : « La favela est un problème social ». Même rebaptisée en « communauté » et 30 ans plus tard, la favela est toujours un problème social ! Le mot n’a pas changé la réalité.

Esclavagisés

J’ai fait une découverte lorsque je préparais mes articles sur l’esclavage (novembre 2020). Lors des débats sur le sujet, les militants du « mouvement noir », intellectuels et journalistes, insistaient lourdement pour que l’on ne dise surtout pas « escravos » (esclaves) mais « escravizados » (esclavagisés). J’ai mené une petite enquête. Il semble que cette création linguistique dérive directement de l’anglais qui distingue effectivement « slave » et « enslaved ». C’est du copié/collé. Mais il y a aussi une idée derrière les mots. Le mot « esclave » suggèrerait un état de fait naturel ou choisi alors qu’il est le résultat de l’action d’un tiers : l’asservissement, la mise ou la réduction en esclavage, que le mot « esclavagisé » traduirait bien mieux. Bon, pas faux mais qui peut croire sérieusement que quelqu’un est esclave par sa propre volonté ? Un peu prise de tête, non ? Il est probable que le mot va finir par s’imposer dans les milieux intellectuels, universitaires et médiatiques. Je suis curieux de savoir s’il va arriver aussi en France car il faudra alors valider le néologisme que j’ai suggéré : esclavagisé (ou alors esclavisé) ou utiliser une périphrase.

Peinture de JB. Debret

Mulato (Mulâtre)

Il y eut récemment sur les réseaux sociaux brésiliens une polémique picrocholine suite à une interview de Caetano Veloso à propos de son récent album. Elle concerne en plein notre sujet.

Une journaliste afro-brésilienne reproche à Caetano de continuer à utiliser le mot « mulato » (mulâtre/métis) dans ses chansons récentes. Les militants afro-brésiliens demandent en effet le bannissement total de ce mot car, selon eux, il viendrait du mot « mule », croisement d’un âne et d’une jument. Ce qui est jugé dépréciatif et dégradant.

A ce stade, un rappel des appellations brésiliennes en matière de races et de couleurs s’impose. L’INSEE locale les a définies pour ses besoins de recensement il y a déjà longtemps. Il distingue Pardo (« marron ou brun », c’est-à-dire métis ; 47 % au dernier recensement), Blanc (43%), Noir (9%), Jaune et Indigène/indien (1% ensemble). Par ailleurs mais pas de façon officielle, dans la catégorie des métis, on distingue mulato, mélange Blanc/Noir, caboclo ou mameluco, mélange Blanc/Indien et cafuzo, mélange Noir/Indien. Mais rappel essentiel : le principe de base est toujours l’auto-déclaration. Il n’y a pas de critère objectif de classement (ce qui peut poser des problèmes pour la discrimination positive). On choisit sa race (pas toujours liée à la couleur de peau !). Certes, lors du recensement officiel, les gens doivent choisir leur catégorie dans la liste préétablie mais dans d’autres occasions, ils se désignent avec l’appellation de leur propre choix, avec une grande créativité, genre « noir à la peau claire ». Je vous rappelle qu’une enquête avait recensé 136 couleurs de peau différentes identifiées par les interviewés !

Revenons à l’interview de Caetano. Il s’inscrit en faux et sans ambiguïté contre ce politiquement correct racial. Il commence par s’affirmer clairement et définitivement « pardo » et « mulato » et fait l’éloge du grand métissage brésilien, donnant comme exemple sa propre famille. Il conteste – d’ailleurs à juste titre – cette origine supposée du mot « mulato », qui viendrait plutôt d’un mot arabe (« muwallad ») et ajoute avec humour qu’il n’a rien contre les mules ! Il critique surtout cette volonté de vouloir changer les mots et d’imposer une terminologie copiée sur le modèle nord-américain mais peu adaptée à la réalité raciale brésilienne. En effet les mouvements noirs brésiliens veulent que, comme aux États-Unis, les métis (mulatos), ayant donc du sang noir, abandonnent ce nom et se déclarent ou soient déclarés noirs ! C’est totalement nier l’importance, la richesse et la complexité du métissage au Brésil, où intervient aussi fortement la composante indienne. Dans sa dernière chanson « Meu coco », Caetano proclame d’ailleurs : « Nous sommes métis, hybrides, mamelucos et beaucoup plus cafuzos que tout le reste ! ».

On est ici dans le cas d’un politiquement correct purement idéologique, donc parfaitement critiquable comme Caetano en revendique et assume le droit. Ceci dit, il précise qu’il est favorable l’évolution du vocabulaire si elle peut aider à combattre le racisme au Brésil mais qu’il convient que ces évolutions fassent sens et soient adaptées à la réalité brésilienne pour pouvoir être facilement appropriées par les gens. On ne peut mieux dire.

Je vous propose de rester avec Caetano et l’une de ses chansons que j’aime particulièrement et qui est bien dans notre thème : « Eu sou neguinha » (« Je suis une petite noire ») ! En attendant la deuxième partie de cet article « Politiquement correct » qui paraitra demain.

« Eu sou neguinha » – Caetano Veloso – 1987

Il nous emmène à Madureira (Rio), à Bahia, à Beaubourg, dans le Bronx et dans le Brás (São Paulo).

cliquez ici pour l’écoute dans la version originale disque

et cliquez ici pour l’écoute d’une version plus récente « ao vivo » très originale aussi !

Pochette du disque original

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Les derniers articles :

6 janvier : Rio de Janeiro, un Marseille tropical

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Centro

Souvenirs urbains

J’ai toujours eu une prédilection pour le Centre de Rio. Dès mes premières visites dans les années 80. Difficile à dire pourquoi : sans doute ma culture urbaine de parisien ou alors, plus prosaïquement, la facilité d’accès par le métro à partir du lieu où je séjournais. Car à l’époque, ce Centre n’avait rien pour plaire : il était sale, bruyant, confus, mal entretenu, embouteillé, étouffant, bordélique. J’ai gardé le souvenir d’un carrousel ahurissant de bus brinquebalants, polluants et bondés ! En plus, à l’époque, le centre-ville de Rio était traversé par une horrible autoroute urbaine en surélévation, la Périmétrale, qui l’isolait de la superbe baie de Guanabara. Un périphérique en centre-ville, grande absurdité urbanistique des années 60 !

Mais il y avait les gens, la foule carioca, une animation constante, de multiples marchands ambulants (les « camelots »), partout de quoi manger et boire, des scènes de rue, des ambiances diverses, des endroits inattendus. Il y avait de nombreux disquaires diffusant leur musique à plein tube dans les rues, avec leurs bacs sur le trottoir, où je passais des heures à la recherche de raretés. Il y avait plein de bars animés, souvent en musique, et de restaurants anciens et pittoresques. J’aimais m’y promener, déambuler, sans y faire du tourisme à proprement parler.

J’étais fasciné par les contrastes brutaux de ce quartier, entre des rues anciennes, étroites et pavées, bordées de bâtiments à l’architecture portugaise, de grands monuments et des immeubles évoquant le Paris haussmannien et surtout des constructions modernes « à l’américaine », certaines spectaculaires, d’autres plus ou moins heureuses. Un véritable capharnaüm de siècles, un étonnant patchwork urbain, comme le sont les grandes villes que j’aime, comme Rome ou Lisbonne par exemple, chacune dans leur genre.

Largo da Carioca : building et couvent

Centro

Il faut bien le préciser : Rio de Janeiro a un vrai centre-ville, un centre historique. C’est même un quartier qui s’appelle… Centro. Il est au cœur de l’histoire du Brésil depuis 456 ans. Il a connu de nombreuses vicissitudes urbanistiques : on y a rasé une colline, on l’a éventré dans un sens pour construire une grande et prestigieuse avenue dans le style des boulevards parisiens, l’avenue Rio Branco, puis on l’a éventré dans un autre sens pour y ouvrir une véritable autoroute style nord-américain, l’avenue Président Vargas. On lui a même adjoint un aéroport construit en remblayant la baie : oui, un aéroport en plein centre-ville. Bref, on y a beaucoup démoli et reconstruit, sans un véritable projet urbanistique continu et cohérent mais au gré de la volonté de quelques maires bâtisseurs. Une certitude : on y a fait disparaitre l’habitat populaire, repoussé vers les favelas et les banlieues.

Car depuis plusieurs décennies, la vocation de ce Centro est clairement définie : des commerces, des bureaux et surtout des administrations publiques (sans oublier les églises et les couvents !). Le Centro concentre le travail, l’argent et le pouvoir. N’oublions pas que la ville a été la capitale du pays durant près de 3 siècles (1763-1960) : le Centro était le centre de tous les pouvoirs : politique, judicaire, militaire, religieux… Il en garde de nombreuses traces. Rio abrite encore le tiers des sièges d’administrations fédérales. L’État fédéral y dispose encore d’un impressionnant parc immobilier, en bonne partie inoccupé et mal entretenu. Le reste a été cédé aux administrations régionales et municipales. Certains bâtiments ont eu de la chance : l’ancienne Cour Suprême ou l’ex-Banco do Brasil sont devenus de magnifiques centres culturels, participant à une offre culturelle particulièrement riche.  Autre trace du passé glorieux : l’omniprésence de la Marine Nationale qui occupe de vastes espaces du Centro en rebord de la baie, sans compter quelques îles. Bref, un quartier marqué par les fonctionnaires et les militaires !

Cinelandia, le Théâtre Municipal et le tramway !

Dimanche au Centro

Du coup ce centre-ville de Rio, peuplé de commerces et de bureaux, ne vit que durant les journées de semaine. Le soir, après les « happy hours », il se réduit à quelques ilots culturels. Du samedi midi au lundi matin, il est tout simplement désert. C’est impressionnant, bizarre et pas très rassurant. Genre ambiance de film de science-fiction ou de terreur. Je l’ai fréquenté à une époque car j’y donnais des cours de Master le dimanche. Drôle d’expérience : le seul restaurant ouvert dans tout le quartier était un bien mauvais MacDo et les seules personnes croisées étaient les nombreux sans-abris, qui ont envahi le Centro depuis la crise économique de 2015.

La foule du marché SAARA en plein centre, en semaine et en temps normal !

Cette spécialisation du quartier entraîne évidemment des conséquences sociales. Les employés travaillant dans le Centro habitent loin, parfois très loin. La migration quotidienne est considérable, saturant bus, métro et trafic routier. Ce sont des heures de transport, fatigantes et coûteuses.

Grandeur

 Fort heureusement le centre-ville de Rio fait partie intégrante du projet olympique du maire de l’époque, Eduardo Paes, un maire bâtisseur, véritable amoureux de la ville. Première décision capitale : on implose spectaculairement la Périmétrale et on la transforme en une vaste allée piétonnière. Ça change tout ! Les anciens docks sont vidés, réhabilités et transformés en espaces d’exposition et autres activités culturelles, comme on l’a connu dans de nombreuses villes d’Europe. Face à eux, une partie de l’ancienne zone portuaire fait l’objet d’un grand projet urbanistique, « Porto Maravilha » (Port Merveilleux), sorte de « La Défense » carioca ! Entre les deux, l’historique Praça Maua, autrefois zone mal famée des bordels du port, accueille deux nouveaux magnifiques musées ultra-modernes. Non loin, on réhabilite la mémoire afro-brésilienne de la ville dans sa « Pequena Africa » (Petite Afrique). On toilette de nombreux monuments, on restaure, on nettoie, on ouvre au public : le Centre de Rio se refait une beauté ! On complète le tout avec l’inauguration de lignes de tramway sillonnant le centre-ville entre l’aéroport et les gares routière, ferroviaire et maritime ! Petite révolution urbaine.

Dock en voie de réhabilitation

C’est ce nouveau Centro que je vais intensément parcourir et (re)découvrir à partir de 2014. Je vais surtout le faire découvrir à mes amis français de passage, avec un plaisir sans cesse renouvelé. C’est une journée entière de balade, de dérives, de découvertes. Comptez bien une douzaine de kilomètres ! J’y croise aussi de plus en plus souvent des groupes de touristes avec guide : enfin les brésiliens redécouvrent les autres merveilles de Rio !

Décadence

Hélas, ça ne va pas durer longtemps : la crise économique s’abat sur la ville dès la fin des JO. Le centre est rapidement et violemment impacté : le Gouvernement de Rio n’arrive même plus à payer ses fonctionnaires tous les mois ! Les commerces commencent à fermer, de nombreuses entreprises font faillite, les restaurants traditionnellement bondés se vident… Tout va avec : la petite délinquance se multiplie, les sans-abris envahissent le centre…. La municipalité du maire évangélique Crivella est tétanisée, impuissante, absente, incompétente : elle laisse la ville se dégrader, ne l’entretient plus, arrête tous les projets en cours. On ne parle plus du Port Merveilleux.

La pandémie va porter le coup de grâce : les bureaux et les administrations se vident par effet du travail à distance. Même en semaine le Centro est désert. Catastrophe pour les restaurants et les commerces. Les camelots disparaissent même un temps. On estime que la moitié des espaces commerciaux et de bureaux du centre est inoccupée. Aujourd’hui on loue facilement et…. sans payer de loyer : il suffit de payer les charges !

Moi aussi d’ailleurs j’ai disparu du Centro. Je n’y ai guère mis les pieds depuis mars 2020. Mais les rares fois où j’y vais, je constate avec tristesse la fermeture de lieux particulièrement sympathiques et représentatifs de la culture carioca. Le Centro est en danger.

Mon bistrot préféré

Renaissance ?

Heureusement certains responsables cariocas ne se résignent pas à cette situation, avec en tête le maire Eduardo Paes (de nouveau élu). Ils ont lancé un ambitieux programme baptisé « Reviver » (Revivre), qui concerne en priorité le Centre de la ville. Il comporte de nombreux volets, dont certains basiques et attendus, comme le meilleur entretien de l’espace public ou des mesures économiques pour les entreprises. Mais il y a une idée nouvelle, une idée forte : celle de faire revenir des habitants dans le centre-ville ! On va construire des immeubles d’habitation dans le « Porto Maravilha », on facilite la reconversion d’immeubles de bureaux en immeubles résidentiels, on envisage la transformation d’édifices publics inutilisés en logements… C’est une idée qui fait sens car de nombreux employés vont ainsi résoudre leurs problèmes de transport et le centre peut ainsi retrouver une vie locale de quartier avec commerces et services associés. Reste la mise en œuvre effective : c’est autre paire de manches, avec beaucoup d’acteurs aux intérêts pas forcément convergents.

Le maire Eduardo Paes : vont-ils faire des miracles ensemble ?

Je vous parle de l’histoire du Centro mais je ne vous en ai pas présenté tous les trésors. Je sens que je vais devoir vous proposer une petite visite guidée par les mots et les photos dans un prochain article de Blog ! Pour vous donner envie de le découvrir en vrai et ainsi partager ma prédilection.

Vous pouvez me retrouver sur mon Blog « Mon Brésil carioca » pour Courrier International. L’accès est ici.

Mes dernières publications :

19 août : Le centre-ville de Rio en plein chamboulement (une version courte de cet article)

2 septembre : Aux JO de Tokyo le Brésil montre son vrai visage

16 septembre : Le brésilien est-il toujours « l’homme cordial » ?

Élite

« Élite blanche »

Lors du match d’ouverture de la Coupe du Monde de football de 2014, dans le tout nouveau stade de São Paulo, la présidente de l’époque Dilma Rousseff est sifflée, conspuée et même assez vulgairement injuriée par une bonne partie du public présent. Il faut dire que le pays est en train de sombrer dans une grave crise économique que la présidente se refuse obstinément à reconnaitre. Le PT (Parti des Travailleurs), le parti de Dilma, dénonce aussitôt, par la voix de son président Lula, cette scandaleuse provocation venant de « l´élite blanche ». Ouh là, là ! Les grands mots ! L’expression surprend, choque, crée la polémique. Au-delà de pouvoir prouver sa véracité. Il a bien dit : « Élite blanche » ?

Le Copacabana Palace à Rio, lieu de prédilection d’une certaine élite

Ça mérite une explication de texte ! En effet il est rare qu’au Brésil les politiques se hasardent bien loin sur le terrain racial. Ils savent que c’est un terrain miné. On ne divise pas les gens selon leur race avec toutes les ambiguïtés que génère un large métissage entre blancs, noirs et indiens. On préfère finalement en rester au concept flou de « démocratie raciale », même si on en connait l’hypocrisie. Un ami pétiste (sympathisant du PT) m’explique : « Blanc ne décrit pas ici une réalité raciale ; c’est une expression symbolique qui caractérise le groupe socialement privilégié qui au Brésil détient le pouvoir ». Bon, ce dernier point est indéniable mais pas bien sûr pour autant que l’expression aide beaucoup au débat !

Car ma première réaction fut différente. J’ai appris que le PT est né d’une conjonction inédite et remarquable entre plusieurs groupes sociaux que Lula a su fédérer : les ouvriers à travers le mouvement syndical, le catholicisme social à travers les communautés de base, les mouvements sociaux comme celui des sans-terres, une partie de la classe moyenne comme les employés ou les fonctionnaires et aussi de nombreux artistes et intellectuels, en particulier dans le milieu universitaire. Ceux-ci jouèrent un rôle essentiel dans la constitution du parti. Le meilleur exemple en est la famille Buarque de Hollanda. Le père, Sergio, éminent sociologue, est l’un des membres fondateurs du parti ; le fils, notre cher Chico Buarque, en est un militant inconditionnel jusqu’à aujourd’hui. Ils peuvent être considérés comme les meilleurs représentants de « l’élite blanche » brésilienne ! Et vraiment ce qu’il y a de meilleur. Et alors ? « Mais non, me dit mon ami pétiste, « élite blanche », c’est une attitude, celle de ceux qui sont pour le maintien des inégalités sociales et raciales et de leurs propres privilèges. Eux, les Buarque, n’en font pas partie ! ». Bref, un concept à géométrie variable. Subtil, un peu trop subtil et bien ambigu.

Sergio et Chico Buarque de Holanda : élite blanche ?

En fait au Brésil le mot « élite » a quelque peu été détourné de son sens originel. Au départ, comme partout, il désigne ce qu’il y a de meilleur dans la société. Mais ici, politiques, journalistes et sociologues (surtout de gauche) ont pris l’habitude de désigner comme élite la minorité économiquement et politiquement dominante. Bref, les riches, les puissants, la classe dirigeante. Pas forcément ce qu’il y a de meilleur dans ce pays ! Particulièrement éthiquement. Cette dérive de sens est bien révélatrice du rapport compliqué qu’entretient la société brésilienne avec ses élites, au sens originel du terme. Le Brésil n’est pas un pays de méritocratie mais de rente et de privilège. Je trouve personnellement qu’il ne traite pas au niveau souhaitable une bonne partie de ses « vraies » élites : scientifiques, chercheurs, intellectuels, créateurs, artistes…. qui doivent souvent se résoudre à l’exil pour exprimer leurs talents.

Un lieu de référence d’une autre élite : L’USP – Université de São Paulo

Mais cette utilisation du mot « élite » me gêne aussi pour une autre raison : c’est un mot connoté politiquement. Il fait partie du vocabulaire de base du populisme qui se nourrit de l’opposition entre le peuple (sanctifié) et les élites (honnies). Le périmètre des élites varie selon les populismes : on vit aujourd’hui la détestation obsessionnelle de Bolsonaro pour les journalistes, les scientifiques et les ONG entre autres. C’est la bonne vieille rhétorique de « nous, le peuple », toujours du bon côté et « eux, les élites » qui nous trompent et nous oppriment. On sait bien où elle mène.

Question vocabulaire, pour qualifier la classe dirigeante brésilienne, je préfère personnellement parler d’oligarchie. Plus simple, plus clair, plus juste. Cette oligarchie brésilienne qui dirige le pays depuis la colonisation, composée au départ de « fazendeiros » et de marchands d’esclaves, à laquelle vont s’ajouter, au fil du temps, des professions « diplômées » (avocats, juges, médecins, professeurs, ingénieurs…), des hauts fonctionnaires et ultérieurement des entrepreneurs capitalistes. Contrôlant habilement la vie politique et maintenant toujours des liens privilégiés avec l’Armée et l’Église.

« Carteirada »

Faire partie de l’élite – ou tout du moins le croire – détermine une attitude : un sentiment de supériorité et d’impunité mais aussi de la morgue et du mépris vis-à-vis du bas peuple. On peut souvent l’observer dans la vie quotidienne. On la résume généralement par cette expression typique : « Vous savez à qui vous parlez ? » qu’en français on aurait tendance à traduire en négatif et en exclamatif : « Vous ne savez pas à qui vous parlez ! ». On parle aussi de « carteirada » (en français, le coup de la carte) : littéralement, montrer sa carte professionnelle pour affirmer son importance et sa supériorité. On en a eu quelques beaux exemples dans cette période un peu tendue de confinement, avec un modèle du genre en juillet dernier à Santos, sur le littoral pauliste. Je vous raconte.

Rappel du Parquet : la « carteirada » est un délit !

Un homme aux cheveux blancs et à la cinquantaine bedonnante déambule sur la promenade de bord de plage de Santos. Sans masque. Il s’approche d’une voiture de la police municipale. L’agent assis au volant va filmer toute la scène avec son portable. L’autre agent sort du véhicule pour interpeller le contrevenant, qu’il aborde extrêmement poliment. Mais le quidam réagit vivement : « Vous savez à qui vous parlez ? Je suis juge des référés au tribunal de São Paulo ». L’agent lui rappelle gentiment qu’en cette période de pandémie, le port du masque est obligatoire en ville et lui fait remarquer qu’il n’en porte pas. Le juge se lance alors dans un grand discours pour lui expliquer que cet arrêté municipal n’a aucune valeur juridique et que, lui juge, il sait bien de quoi il parle ! Arrive alors un grand moment. Le juge s’adresse à l’agent municipal …. en français ! : « Oui, monsieur, je donne des cours de droit à la Sorbonne, à Paris, en France, moi ». On peut imaginer la tête de l’agent ! Mais il ne décontenance pas et avise qu’il va verbaliser. Le juge s’emporte : « Qu’est-ce que c’est que ça ! Tu ne sais pas dans quoi tu te mets. Je connais bien ton chef. Je vais l’appeler pour arrêter ce cinéma ridicule ». Il appelle le commissaire principal : « Dis donc, il y a une espèce d’analphabète de tes flics qui menace de me verbaliser. Dis-lui qui je suis et qu’il arrête immédiatement ». Le chef de la police garde son calme : il le laisse parler puis dégage en touche, refusant de désavouer son policier, « qui ne fait qu’appliquer la loi ». Le juge est furieux mais ne peut rien faire. L’agent lui demande alors ses papiers pour dresser le procès-verbal, toujours calmement et poliment. « Ah ! parce que tu sais lire ! », lui lâche l’autre, méprisant. L’agent rédige l’amende et la tend au juge qui s’empresse de la déchirer ostensiblement en petits morceaux qu’il jette au vent. Le juge tourne les talons sans un mot et s’éloigne, Tout a été filmé : la scène est sur les réseaux sociaux dans l’après-midi et dans les journaux télévisés le soir même !

Le juge déchire ostensiblement son amende !

Elle condense tout : la supériorité de classe (je suis juge et toi, simple petit flic), culturelle (je parle français), sociale (je connais ton chef), professionnelle (je connais mieux la loi que toi). Avec un sentiment de totale impunité (je suis au-dessus des lois). À la morgue et au mépris le juge ajoute une connotation ouvertement raciste avec son injure répétée d’analphabétisme. On doit rappeler que les analphabètes – pour la plupart descendants d’esclaves – n’ont pu voter pour la première fois qu’en 1985 : ils ont toujours été considérés comme des sous-citoyens. Faut-il préciser que le policier est noir ?

Bref, pour certains membres de cette soi-disant élite, le chemin vers la citoyenneté et la démocratie est encore bien long. Une bonne Constitution ne suffit visiblement pas. En bon français, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il leur manque surtout une bonne Révolution !

Je vous rappelle mes derniers articles parus dans mon Blog « Mon Brésil carioca » pour Courrier International (accessible ici) :

18 mars : La saudade, version brésilienne

1er avril : Au Brésil, la chronique d’une catastrophe sanitaire annoncée

15 avril ; Rio et ses deux saints patrons

28 avril : Entre le Brésil et la France, une histoire de pont

13 mai : Le Brésil revisite son histoire de l’esclavage

Temps brésilien

Depuis plus de 40 ans je conjugue quotidiennement les temps français et brésiliens. J’ai vite constaté qu’ils étaient différents. Constat largement validé quand je suis allé vivre et travailler au Brésil. Vu par un gringo, brut de fonderie, ça donnerait : « Les brésiliens ne sont jamais à l’heure » et « Les brésiliens ne respectent jamais les délais ». Bon, en général, pas forcément tous et certainement beaucoup plus ici à Rio et dans le Nordeste qu’à São Paulo ou Curitiba ! Mais il y a clairement là un sujet culturel : français et brésiliens n’ont pas forcément la même appréhension du temps.

Musée Casa do Pontal

Dictionnaire brésilien des délais 

Justement, tout récemment, mon ami Pierre, franco-brésilien dominant parfaitement le sujet, m’a transmis l’article d’une blogueuse pauliste, traitant avec beaucoup d’humour de ce rapport au temps bien particulier de ses compatriotes. Il tombait bien : je cherchais un sujet un peu léger et humoristique pour souffler entre notre psychopathe de président et la dramatique recrudescence de la pandémie. Cette blogueuse nous propose un « dictionnaire brésilien des délais ». Allons-y pour un peu de sémantique.

LOGO

Cet adverbe résume à lui tout seul les ambiguïtés brésiliennes. Il signifie à la fois « immédiatement, tout de suite » mais aussi « prochainement, d’ici peu, plus tard ». On dit « Até logo ! » pour « À tout à l’heure, à plus tard, à bientôt ». On perçoit vite le problème : tout de suite = plus tard ! Notre blogueuse ironise : « Logo, c’est beaucoup plus de temps que bientôt et infiniment plus que d’ici peu. C’est tellement indéterminé que ça peut représenter des siècles. Il faut bien faire attention au contexte de la phrase ! ». C’est sûr. Personnellement, j’évite !

JÀ JÀ

Ce tout petit adverbe « jà » a plusieurs sens. Principalement celui de « déjà » comme en français mais aussi celui de « tout de suite ». Cette expression familière « jà jà » avec sa répétition pourrait faire croire aux naïfs qu’il s’agit de renforcer une immédiateté immédiate, deux fois plus rapide. « Erreur ! », précise notre blogueuse, « C’est tout le contraire ! Je vais le faire /tout de suite signifie que c’est devenu ma première priorité. Alors que dire que je vais le faire « jà jà » signifie seulement que je vais y penser une fois que j’aurai terminé la lecture de mon journal ! ». Je viens d’en faire l’expérience. Lundi matin, l’assistante de mon ophtalmologiste me confirme par Whatsapp que le docteur va me rappeler « jà jà ». J’attendais un coup de fil dans la journée. Je ne parviendrai à le joindre que ce vendredi après avoir plusieurs fois relancé. Finalement je préfère un simple «  » avec tous ses aléas à un « já jà », faussement prometteur, aguicheur et trompeur.

La fameuse spirale du temps ?

Et maintenant quelques définitions extraites de ce « dictionnaire des délais » !

MÊS QUE VEM (le mois à venir)

Ça parait simple et évident mais il y a encore des étrangers qui ne comprennent pas ! C’est simple : au Brésil il n’existe que trois sortes de mois. Le mois en cours, les mois déjà écoulés et les mois à venir. Donc tous les mois du prochain jusqu’à l’Apocalypse sont des mois à venir !

NO MAXIMO (Au maximum)

Celle-là est facile ! Ça veut dire au minimum. Exemple : livraison en une demi-heure maximum. La seule certitude est que l’objet ne sera jamais livré d’ici une demi-heure !

SEM FALTA (Sans faute)

Expression utilisée uniquement après le troisième retard. Après le premier retard, on dira : « Du calme, je vous livre demain ». Et après le deuxième retard : « Relax, demain il sera sur votre bureau ». Alors seulement arrive le « Demain, sans faute ».

UM MINUTINHO (Une petite minute)

Période de temps incertaine et inconnue qui n’a rien à voir avec un intervalle de 60 secondes et qui dure rarement moins de 5 minutes.

POR VOLTA (Autour de)

C’est une mesure de temps dilatée, dont la limite inférieure est claire mais la supérieure totalement indéfinie. Autour de 5 heures veut dire à partir de 5 heures.

« Les montres molles » de Dali ; une illustration du temps brésilien ?

Mes expériences temporelles

Délai

À Curitiba j’avais un collaborateur qui, à chaque fois que je lui demandais de m’apporter une réponse bien documentée sur un sujet quelque peu complexe, me répondait sûr de lui : « Tu l’auras demain ! ». Je ne l’avais évidemment jamais le lendemain, ni même les jours suivants. Mais ça ne l’empêchait de récidiver dans ses promesses ! Très énervant. Volonté d’être positif et sympa, de jouer les premiers de classe, désir de vouloir plaire au chef…. Je lui ai proposé un pacte : « Donne-moi ton délai, celui que tu penses raisonnablement tenir et que je ne discuterai pas mais par contre, respecte ce délai, sans faute ! ». Je ne suis pas sûr que cette règle ait parfaitement fonctionné mais au moins, elle m’évitait le sempiternel et horripilant : « Ça sera prêt demain » !

Heure de sortie

A Paris, quand nous sortions le soir pour aller voir des amis ou des spectacles, ma chère épouse carioca me demandait : « À quelle heure sort-on ? ». Je lui répondais par exemple : 8 heures. Mais j’ai vite compris que l’on ne parlait pas de la même heure ! Pour moi, l’heure de sortie est l’heure de sortie de l’appartement, qui, compte tenu du temps de transport, nous permet d’arriver à l’heure prévue. Mais pas pour elle ! L’heure de sortie est l’heure à partir de laquelle elle va commencer à se préparer – y compris psychologiquement ! – en prenant son temps : une douche, la coiffure, le choix des vêtements et objets associés…. La certitude d’être en retard. Bon, j’ai compris et donc ajusté l’horaire annoncé : pas 8 heures mais 7 heures et demie !

Au Brésil, j’ai complètement laissé tomber. On sort quand on sort ! Il faut dire qu’il est plus que normal d’arriver à la dernière seconde à des spectacles qui commencent presque tous en retard et qu’il est plus que convenable d’arriver tard à une fête.

Rendez-vous

Curieusement j’ai eu à m’occuper de nombreux travaux dans mon immeuble par ces temps de pandémie. D’où une fréquentation intense d’entrepreneurs cariocas. « Tu passes quand pour le devis (ou le travail) ? ». « Mercredi, autour de 9 heures ». Bon, j’ai compris : au mieux dans le courant de la matinée. Ne voyant personne à 11 heures, j’envoie un petit message Whatsapp, l’outil de communication favori des brésiliens : « Alors tu arrives quand ? ». Réponse : « Jà jà ! ». Aïe, aïe, mal barré. Ça peut glisser dans l’après-midi. Quant au délai pour la fin des travaux : « Le mois prochain ! ». Bon, disons, deux mois bien comptés. Au maximum ?

Ce qui m’étonnera toujours c’est l’absence totale de mauvaise conscience et d’excuse des retardataires. Non, c’est normal, c’est la routine. Tout au plus ai-je le droit à un unanime « J’ai eu un contretemps », comme seule explication ! Évidemment, dans ce cas, on ne peut vraiment rien y faire…. Heureusement pour moi ça reste confortable : j’attends patiemment chez moi. En plus, en bon retraité, mon temps est disponible et flexible. Je prends quand même toujours la précaution de ne jamais prendre deux rendez-vous dans la même journée ! Je me conforme au temps carioca.

Temps

Je ne vais pas me risquer à une explication philosophique, sociologique ou culturelle sur ces différences de rapport au temps entre français et brésiliens. J’ai juste l’impression que pour les brésiliens le temps est comme un flux, un flot, un fleuve ou un océan. On ne peut le maitriser, ni l’encadrer, le dominer, encore moins le planifier. Non, on peut tout au plus surfer sur et avec lui avec inspiration, improvisation et expertise.

Je ne pouvais écrire un article sur le temps brésilien sans faire référence à l’une des plus belles chansons de Caetano Veloso.

Oração Ao Tempo (Prière au temps) – Paroles et musique : Caetano Veloso – 1979

Tu es un monsieur aussi beau que le visage de mon fils

Je vais te faire une demande

Temps, temps, temps, temps….

Compositeur de destins, tambour de tous les rythmes

Je vais passer un accord avec toi

Pour être si inventif et paraitre continu

Tu es l’un des dieux les plus beaux

Sois encore plus vivant au son de mon refrain

Écoute bien ce que je te dis

Je te demande le plaisir légitime et le mouvement précis

Quand le temps sera propice

De sorte que mon esprit gagne un brillant bien défini et que j’en propage les bénéfices

Ce que nous utiliserons pour cela restera un secret, juste entre toi et moi

Et quand je serai sorti à l’extérieur de ton cercle

Je ne serai plus et tu n’auras pas été

Je continue à croire qu’il est possible que nous nous retrouvions sur un autre niveau de relation

C’est pourquoi je te demande cela et je t’offre ces éloges dans des rimes à ma façon

Temps, temps, temps, temps……

Retrouvez ici un enregistrement récent de cette chanson par Caetano, accompagné par ses 3 fils : « Oração ao Tempo ao vivo »

La pochette de l’album original de la chanson

Je vous rappelle aussi les articles de mon blog « Mon Brésil carioca » pour Courrier International parus récemment (accessibles ici) :

24 décembre : Un Noël carioca, exotique et familier

14 janvier : À Rio un inquiétant redémarrage de la pandémie

4 février : À Salvador de Bahia on fête Yémanja, Reine de la Mer

18 février : Le Brésil privé de Carnaval !

Décadence

« S’il est une denrée que le Brésil produit à foison, c’est bien la décadence », affirme Gilles Lapouge dans Équinoxiales. Les exemples ne manquent pas. J’ai un penchant personnel pour le magnifique Opéra de Manaus, au cœur de l’Amazonie, survivance du boom du caoutchouc de la fin du 19ème siècle. Gilles Lapouge lui choisit la ville de São Luis et ses « azulejos », « la décadence brésilienne la plus réussie », à laquelle il consacre de nombreuses et magnifiques pages.

São Luis et ses azulejos

En général, ce n’est qu’avec un grand recul de temps que l’on identifie ces décadences. « Ce n’est plus ce que ça a été ». Ambiances disparues, villes ou quartiers abandonnés, désertés, bâtiments délabrés, en ruine. Auxquels parfois le tourisme réussit à redonner une nouvelle vie post-décadence, qui peut devenir somptueuse. On peut ainsi faire le tour nostalgique des décadences brésiliennes liées aux cycles économiques du pays : sucre, café, coton, or, diamant, cacao, tabac, caoutchouc…. Les immenses usines de cigares abandonnées du Reconcavo bahianais m’ont toujours fasciné. Les petites villes de la Chapada Diamantina, toujours à Bahia, elles, ont su renaitre de leur ancienne splendeur diamantifère grâce au tourisme. Ce thème de la décadence hante aussi la culture brésilienne et surtout la littérature. Le meilleur exemple qui me vient à l’esprit est le roman de Chico Buarque « Leite derramado » (« Lait renversé », traduit par « Quand je sortirai d’ici » en français et publié en 2009), sur l’histoire d’une famille carioca.  

L’ancienne usine de cigares Suerdieck à Maragogipe – Bahia

Aujourd’hui j’ai le sentiment de vivre une décadence en direct : celle de la « Ville merveilleuse », Rio de Janeiro, où j’habite. Elle a commencé depuis bien longtemps. On peut même la dater précisément : le 20 avril 1960, le jour où le Président Juscelino Kubitschek quitte le désormais ex-Palais présidentiel du Catete à Rio pour Brasilia, la nouvelle capitale. C’est fini : Rio n’est plus la capitale du Brésil. C’est un peu le début de la fin car la ville vivait beaucoup par son statut de capitale via la pléthorique administration qu’elle générait et son indécente facilité à dépenser l’argent public. Paradoxalement cette page se tourne avec tous les symboles de la ville au zénith (plages, futebol, samba et Carnaval), désormais connus et célébrés dans le monde entier : ce sont les années bossa-nova !

Le Président JK quitte le Catete et Rio….

En fait, à l’époque, Rio a déjà perdu une guerre : elle n’est plus vraiment la capitale économique du pays. Elle doit partager ce rôle avec São Paulo dans une sorte de division des activités. La capitale industrielle est incontestablement São Paulo avec les immenses usines de sa banlieue de l’ABC (dont l’automobile) mais aussi la foultitude des PME de ses immigrants européens, surtout italiens. Avec beaucoup d’argent et son d’esprit entreprise, São Paulo devient aussi rapidement la capitale financière. De son côté, Rio reste encore pour un temps la capitale des services : assurances, publicité, communication, médias (avec la TV Globo) …. Mais au fil des années le siège de ces activités migre aussi vers São Paulo, sans retour possible. Que reste-t ’il alors à Rio ? La culture ! La ville en est particulièrement fière. Les artistes de MPB, quelle que soit leur région d’origine, vivent et travaillent à Rio. La ville abrite à la fois l’Académie brésilienne des Lettres et le Carnaval, « le plus grand show du monde ». Culture savante et culture populaire.

Alors, São Paulo ou Rio?

Là aussi, c’est un temps révolu. La culture s’est désormais développée sur tout le territoire national. La musique sertaneja, celle qui domine aujourd’hui le marché, est produite à São Paulo et surtout à Goiânia, dans l’intérieur du pays. Les créations culturelles majeures ont lieu bien plus à São Paulo qu’à Rio, là où il y a de l’argent et des mécènes.  Même si Rio a encore de beaux restes avec ses musées, ses universités, la TV Globo… et son festival Rock in Rio ! Bref, il n’y a plus vraiment match. Coup de grâce : il y a eu plus de touristes au Carnaval de São Paulo qu’à celui de Rio l’année dernière !

Alors les cariocas, un peu vexés mais toujours fanfarons, vont vous dire : « Oui, mais nous, on habite la plus belle ville du monde ! Celle que veulent découvrir tous les touristes du monde entier ». Certes, Rio a un pouvoir d’attraction touristique exceptionnel, mais les résultats sont bien loin de ce potentiel. La réputation de la ville en matière d’insécurité est un frein rédhibitoire pour beaucoup. J’ajouterai que la qualité du service n’est pas toujours au rendez-vous, même si elle est compensée par une extrême gentillesse naturelle et beaucoup d’humour !

Copacabana : un glamour vieillissant

Pendant 30 ans, j’ai accompagné de loin en loin les vicissitudes de la ville au rythme de mes passages. Des moments de décrépitude, d’abandon, d’extrême insécurité. Des moments d’espoir, de renaissance, de projets, de pacification. Comme la période heureuse des Jeux Olympiques. Au gré des gestions locales (le plus souvent populistes, de gauche ou de droite) et de la conjoncture économique du pays. Mais avec une constante : Rio veut continuer à vivre sur le même train de vie qu’au temps de sa splendeur de capitale même si elle n’en a plus les moyens. Rio est une ville cigale, pas une ville fourmi.

Le gros coup de chance de Rio s’appelle pétrole ! La découverte d’importantes réserves en eaux profondes (au large des côtes cariocas) fait miroiter la perspective d’une formidable manne financière bien venue. Les cariocas magouillèrent comme il faut pour s’en attribuer la part principale. Ils commencèrent aussi à la dépenser sans vergogne et sans aucune planification : on augmenta copieusement le nombre et les salaires des fonctionnaires, les politiques se servirent sans scrupule… La gabegie ! Mais le retour du bâton fut douloureux quand le cours du pétrole passa de plus de 100$ le baril à moins de 40$. Ce n’était pas prévu et l’État de Rio entra vite en cessation de paiement. C’était pourtant formidable, cette histoire de pétrole : gagner plein d’argent sans avoir à rien faire ! Juste le dépenser.

On rejoint ici un aspect de la sociologie carioca. Les classes dirigeantes de Rio sont composées de politiques, de fonctionnaires, de militaires mais aussi d’avocats, de propriétaires fonciers et de commerçants. Question mentalité, on est plus du côté de la rente que du travail ! On tente régulièrement de relancer l’industrie. Il y eut de vastes projets publics de raffinerie et de chantiers navals, qui ont tous échoué dans la corruption et l’amateurisme mégalomane. Le secteur privé, lui, a tendance à se détourner d’un environnement peu favorable aux affaires (infrastructures déficientes, bureaucratie locale pesante, corruption, violence…).

Car il y a un autre aspect bien sombre de l’évolution de la ville de ces dernières décennies. Il faut dire que Rio répond à tous les pires critères. Un port international (d’où il est facile d’exporter de la drogue et d’importer des armes, par exemple), des zones de non-droit comme les favelas ou les quartiers de grande banlieue contrôlés par des factions (trafiquants de drogue ou miliciens), une classe politique et un système judiciaire largement corrompus (les 5 derniers Gouverneurs sont passés par la case « prison » !), un népotisme consubstantiel, une police incontrôlée et impunie,  des églises-business évangéliques de plus en plus influentes, une administration publique incompétente et des services publics déficients …. Bref une ville mafieuse. Profondément, intrinsèquement. Comme il en existe, hélas, d’autres dans le monde. Mais Rio est tout de même la deuxième ville du Brésil avec ses 12 millions d’habitants.

Un des (trop) nombreux bâtiments anciens du Centre en bien mauvais état

Il n’y a pas un jour où nous n’ayons de nouveaux exemples de cette décomposition de la société carioca. Les dernières élections municipales par exemple ont révélé que le quart des bureaux de votes du Grand Rio était contrôlé par les milices. Ces milices qui ne cessent de gagner du terrain : désormais, dans certains quartiers, elles coupent les câbles des Internets légaux la nuit pour ensuite proposer le leur, cher et de mauvaise qualité. Question corruption, l’ancien maire, le pasteur évangélique, vient d’être inculpé pour une pratique particulièrement vicieuse : les fournisseurs de la mairie devaient payer un pot de vin de 20 à 30% au maire pour simplement pouvoir être payés (en plus de celui déjà versé au moment de l’appel d’offres !). Je pourrais alimenter les articles de ce blog uniquement avec ces magouilles et arnaques cariocas en tous genres, souvent incroyables de culot et de créativité.

L’envers du décor

J’ai du mal à imaginer comment la ville va pouvoir se sortir de cette spirale de décadence. Malgré le volontarisme de notre nouveau maire. L’État et la ville n’ont plus d’argent dans leurs caisses et n’investissent plus depuis 5 ans. Les problèmes s’accumulent : transports, santé, entretien, assainissement, sécurité…. Rio dépend désormais de l’aide fédérale. Une formidable occasion pour le clan Bolsonaro de concrétiser ses visées sur le contrôle politique de Rio, qu’il considère comme leur fief. Ce serait un pas de plus dans la décadence politique et morale.

Un éclair de modernité et d’avenir dans la ville : le Musée de Demain

J’ai déjà vécu dans une autre ville où j’ai éprouvé cette même sensation : Rome, « la Ville éternelle ». Tout aussi décadente, chaotique, bordélique et mafieuse. Mais tout aussi belle à en mourir, vivante, séductrice, hédoniste, attachante, festive, lumineuse…. Des décadences forcément « merveilleuses et éternelles » ! Deux splendides décadences.

Tourisme

Le Brésil a tous les atouts pour être une grande destination touristique mondiale. La richesse et la variété de sa géographie, sa nature, son climat, son peuple sympathique et métissé, son histoire, ses fêtes…. Il suffit de citer : l’Amazonie, Rio de Janeiro, les chutes d’Iguaçu, les villes historiques du Minas, Brasilia, le Carnaval, Salvador da Bahia, le Nordeste, les milliers de kilomètres de plages…. J’en passe et des meilleurs ! Tout pour attirer les touristes du monde entier. Pourtant le Brésil se situe à une bien modeste 45ème place dans le classement des destinations touristiques mondiales. Rio n’est même plus dans les 100 premières villes visitées dans le monde, tout à l’opposé de Hong-Kong, sa sœur jumelle (géographique !) asiatique, tout en tête du classement.  Plusieurs raisons, bonnes et mauvaises, peuvent expliquer cette situation paradoxale.

Chutes d’Iguaçu

Les brésiliens m’ont toujours paru entretenir une relation singulière avec le tourisme, au sens de la découverte d’un pays. Dans les années 70/80, je m’étonnais que mes amis brésiliens de Paris connussent aussi mal leur pays. Ils connaissaient leur ville d’origine et tout au plus celle de leurs études, si elle était différente. Mais pas le reste du pays, que de mon côté j’avais commencé à sillonner. Ils me répondaient : « Tu sais, voyager au Brésil c’est très compliqué, dangereux et en plus c’est très cher ! ». Ah bon ! Mais moi, j’étais bien arrivé à y circuler et en toute sécurité : c’est vrai que dans certaines régions, il fallait aimer les bus longue distance, les pousadas (pensions) rustiques et les bouis-bouis locaux ! Mais, en fin de compte, rien de vraiment bien compliqué. Cher ? Mais ces mêmes amis avaient pour la plupart écumé l’Europe et les Etats-Unis, voyages très onéreux à l’époque pour qui avaient des cruzeiros en poche ! Bref, j’ai vite compris que le tourisme est un fait sociétal et culturel. Le tourisme pour la classe moyenne aisée brésilienne, c’est… « à l’extérieur », comme on dit ici !

Chapada Diamantina (Bahia)

D’un autre côté, pendant très longtemps, les autorités brésiliennes n’ont jamais manifesté une volonté farouche de développer le tourisme des étrangers au Brésil. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer des responsables de l’Embratur, agence nationale chargée de la promotion du tourisme à l’étranger. Des « indiqués » politiques, ignorant totalement le métier, connaissant peu leur propre pays, heureux de pouvoir voyager dans le monde aux frais de la princesse ! Ils faisaient juste la promotion de leur région d’origine (le népotisme a ses obligations !) et dépensaient quelques campagnes publicitaires, histoire de justifier leur budget. Je ne pense pas qu’ils s’interrogeaient beaucoup sur quel type de tourisme ils souhaitaient développer au Brésil, ni quels touristes ils voulaient prioritairement attirer. On laissait les choses se faire au gré des circonstances. On feignait d’ignorer les freins importants au développement du tourisme international au Brésil : le prix des billets d’avion, l’insécurité, les transports intérieurs, l’hétérogénéité des hébergements, la faible qualité du service…. Problèmes trop gros pour s’y attaquer !

Tiradentes (Minas Gerais)

De fait le tourisme au Brésil connaitra une vraie révolution au début de ce siècle, dans les années Lula, mais ce fut celle du tourisme interne. Toute une nouvelle couche de la population – qualifions-la de classe moyenne inférieure – put avoir accès au voyage grâce à de meilleurs revenus et à des facilités de crédit d’une part et à une baisse des tarifs aériens intérieurs et des hébergements accessibles d’autre part. Le tourisme intérieur explosa. Beaucoup de brésiliens voyagèrent en avion pour la première fois, d’abord pour rendre visite à la famille ou aux amis puis pour des vraies vacances : ils contribuèrent ainsi au développement d’une véritable industrie touristique nationale, en particulier dans le Nordeste. Il faut dire que pour une grande majorité de brésiliens, vacances et tourisme riment nécessairement avec plages et de ce côté-là le pays est vraiment bien loti ! Les resorts et les pousadas fleurirent donc tout au long de la côte brésilienne.

Porto de Galinhas (Pernambouc)

Le développement de ce tourisme intérieur est passé par les fêtes traditionnelles : de locales elles sont devenues nationales, comme par exemple l’Oktoberfest (la fête de la bière à Blumenau dans le sud), la Fête des cow-boys à Barretos (SP) ou le Festival de Parintins en Amazonie. Evidemment aussi grâce aux grands Carnavals, ceux de Rio, de São Paulo, de Salvador et de Recife, qui déplacent des millions de brésiliens hors de chez eux. Tout comme, désormais, les méga-shows musicaux, comme Rock in Rio.

Festival de Parintins (Amazonie)

Et les riches – la classe moyenne supérieure -, me direz-vous ? Changea t’elle ses habitudes ? Non, bien au contraire. Elle sut bien profiter de l’euphorie économique et du taux de change favorable de ces années-là. Elle explosa ses voyages à l´étranger avec des dépenses annuelles qui atteignirent 25 Milliards $, un montant considérable face aux quelques petits Milliards que ramène le tourisme des étrangers au Brésil. Les riches brésiliens firent le bonheur des boutiques de luxe de Paris, Milan et New-York. Ils prirent l’habitude d’aller faire leurs courses tous les deux mois à Miami. Ils découvrirent le monde : le Moyen-Orient (Dubaï) et l’Asie (Shanghai) devinrent des destinations régulièrement fréquentées. Le Brésil riche se mondialisait et dépensait sans compter… « à l’extérieur ».

Canyon de Cambara do Sul

Au même moment, le gouvernement brésilien se préoccupa de faire venir des touristes internationaux au Brésil. Il découvrit alors la martingale : les grands évènements, Coupe du Monde et Jeux Olympiques en tête ! Un gros investissement, y compris en matière de sécurité, mais une occasion rêvée pour faire découvrir ce nouveau Brésil à plein de gringos. On connait le résultat : un vrai succès d’affluence et une totale satisfaction des visiteurs étrangers, plus due à la gentillesse de l’accueil qu’à la qualité de l’organisation. On connait la suite : pas grand-chose…. A Rio, par exemple, le retour de l’insécurité stoppa tout. Le Brésil sait souvent réussir brillamment des « coups » ; il a beaucoup plus de mal à mener des politiques durables.

Pantanal (Mato Grosso)

Ces dernières années, le tourisme, ou plus exactement tous les tourismes, ont fortement pâti de la crise économique du pays. Mais récemment le Président Bolsonaro a fait part de sa grande idée – et il a des idées sur tout ! – pour relancer le tourisme : il veut créer un Cancun brésilien sur la côte entre Rio et Santos, pas loin de Paraty. C’est effectivement un lieu paradisiaque. Petit problème : toute la région est classée soit en zones écologiques protégées soit en parc régionaux et nationaux. Ça ne le gêne visiblement pas : il est vrai qu’il a déjà été pris en flagrant délit de pêche interdite dans le coin ! Le meilleur garde-fou à cette idée folle est l’inconstitutionnalité du déclassement de ces zones protégées. Mais on peut craindre que si le Brésil se lance dans une grande politique touristique, en particulier sur son littoral, celle-ci ne se traduise par quelques dégâts environnementaux irréversibles, comme on en a déjà connu dans le Nordeste.

Une des nombreuses plages de Paraty

Du coup, je me dis que finalement ce n’est peut-être pas si mal que le Brésil ne développe pas une trop active politique touristique et en particulier dans le tourisme de masse. On connait les dégâts qu’il peut faire : j’ai récemment lu un article assez traumatisant sur le cas récent du Vietnam. Il lui faudra de toute manière traiter au préalable deux obstacles majeurs : le prix des billets d’avion et l’image d’insécurité. Aller au Brésil, pour un européen par exemple, c’est cher. Certes on ne changera pas la géographie et les distances, ni même la dépendance du Brésil au dollar, mais on pourrait mettre fin à l’oligopole des compagnies aériennes brésiliennes qui maintient des tarifs élevés tant externes qu’internes. Le gouvernement actuel a proclamé qu’il allait s’en occuper : nous verrons bien ! Quant à l’insécurité, il s’agit de changer à la fois l’image et la réalité. Il a été démontré il y a dix ans que c’était possible, même à Rio.

Chapada Diamantina (Bahia)

En contrepartie, le Brésil a la chance extraordinaire de pouvoir promouvoir des tourismes différents pour des publics différents, brésiliens ou étrangers. Mon coup de cœur de gringo va au tourisme vert, de nature, de découverte, voire d’expédition. Il existe déjà au Brésil et j’ai pu constater qu’il y est souvent bien organisé. Il faut dire que c’est un tourisme assez élitiste : j’y ai toujours constaté une bonne moitié d’étrangers (essentiellement européens) et l’autre de paulistes et de gens du sud, genre milieu intellectuel. Vous avez un large choix ; vous connaissez ma préférence : la Chapada Diamantina à Bahia. Mais il y aussi les lacs au milieu des dunes des Lençois Maranhenses, les canyons du sud du pays, les rivières cristallines et poissonneuses de Bonito, les animaux en liberté du Pantanal (gigantesque marécage), les plages fluviales d’Amazonie, les randonnées dans les montagnes de la Mata Atlantica (la forêt tropicale), l’île de Fernando de Noronha, le sertão nordestin……. Autant d’invitations au voyage !

Les lacs et dunes des Lençois Maranhenses

Vous pouvez me retrouver sur mon blog « Mon Brésil carioca » dans les Blogs de Courrier International : https://blog.courrierinternational.com/  La semaine dernière, je vous y parlais du défilé des Ecoles de samba du tout récent Carnaval de Rio et jeudi dernier de la gentillesse.

« Flottaison » au milieu des poissons dans les rivières de Bonito (Mato Grosso)

Indien

J’ai souvent dit en plaisantant que j’étais le seul français que je connaissais qui n’était pas fasciné par les indiens et l’Amazonie. C’est un fait. J’avoue, je confesse ; même si je pense que je n’ai pas à m’en excuser ou à me justifier. Les hasards de la vie m’ont plutôt emmené vers le Nordeste et les cultures afro-brésiliennes. On ne peut pas s’intéresser à tout. Le monde indien et sa culture m’ont toujours paru lointains, difficilement accessibles et trop souvent tristounets. Du coup c’est un monde que je connais peu et de loin ; ce qui renforce sans doute quelques-uns de mes préjugés.

Le regard (esthétisant) du photographe Sebastião Salgado sur les indiens Korubos

Il faut dire que je vis une situation hautement paradoxale entre des français – surtout les intellectuels – fascinés par le monde indien et tout acquis à leur cause et des brésiliens qui en très grande majorité n’y prêtent guère attention ! Je crois avoir vu beaucoup plus de manifestations culturelles autour des indiens du Brésil à Paris (et notamment à la Fondation Cartier) qu’ici à Rio. J’exagère à peine. Sans compter les nombreux livres publiés en France ou encore les articles de journaux. Il faut dire qu’il y a eu depuis le 20ème siècle un tropisme français pour l’Amazonie et le Nordeste : le Brésil au sud de Rio de Janeiro était considéré sans aucun intérêt ! L’Amazonie a constitué « un grenier d’imaginaires aux ressources quasi inépuisables », comme l’a écrit mon ami Michel Riaudel. Elle a fasciné anthropologues, écrivains et photographes français : paradis perdu, harmonie entre l’homme et la nature, monde primitif et essentiel…. Avec évidemment la référence du Maître incontestable, Claude Lévi-Strauss ! Le relais a été pris depuis quelques décennies par les écologistes. On se souvient des tournées internationales du grand chef kayapo Raoni, cornaqué par Sting et le cinéaste belge Jean-Pierre Dutilleux, rencontrant toutes les sommités mondiales pour défendre la préservation de la forêt et la culture indigène. Une démarche spectaculaire mais que j’ai toujours trouvée pleine d’ambiguïté et de non-dits, jouant sur la mauvaise conscience occidentale et un certain folklore paternaliste. A tort ou à raison.

Raoni et Chirac

Il faut bien dire que les indiens du Brésil d’aujourd’hui sont les héritiers d’une longue histoire compliquée et, le plus souvent, douloureuse. La période de cohabitation relativement harmonieuse entre portugais et indiens dura peu, juste le temps de peupler le Brésil de nombreux « mamelucos » ou « caboclos », fils métis de portugais et d’indiennes, qui jouèrent un rôle essentiel dans la colonisation du pays. Par la suite, les indiens n’eurent guère le choix. Certains rallièrent les fameuses « Missions jésuites », où ils étaient protégés et pouvaient maintenir leur langue, en contrepartie de leur christianisation et de l’apprentissage de métiers. Mais la plupart des tribus étaient livrées aux incursions des colons portugais et victimes de massacres et de pillages ou alors transformées en esclaves. Il y eut un ennemi encore pire : les maladies amenées par les portugais qui décimèrent les populations indiennes en trois siècles. Après l’expulsion des jésuites au milieu du 18ème siècle, on peut dire que les indiens ont disparu du devant de la scène brésilienne. Ils ont été occultés, refoulés, marginalisés tant socialement que géographiquement. Ils devinrent alors l’objet d’études des savants européens et alimentèrent une vague d’ « indianisme » culturel des brésiliens, exaltant les origines du pays !

Les ruines des Missions Jésuites, devenue destinations touristiques

Ils n’ont pas disparu pour autant. Depuis que je fréquente le Brésil, j’ai toujours senti une présence indienne constante, bien là, cachée en arrière-plan, muette mais nous observant tels les esprits de la forêt. Ça m’avait frappé à Curitiba, pourtant ville de population essentiellement blanche. J’avais vu apparaître des groupes d’indiens au marché artisanal du centre de la ville le dimanche. D’où venaient-ils, eux que l’on ne voyait jamais le reste du temps ? Je remarquais aussi quelques panneaux indicateurs le long des routes du Paraná, indiquant la proximité de « communautés indigènes ». On retrouve surtout la trace de cette présence indienne dans le nom de lieux, ou dans celui de plantes et d’animaux. Copacabana et Ipanema sont des noms indiens. C’est le signe le plus évident. Mais la présence la plus significative et la plus forte de l’héritage indien se lit sur le visage et le corps de nombreux brésiliens. Beaucoup possèdent des caractéristiques physiques propres aux indiens : une chevelure abondante, lisse, noire de jais ; des faces rondes et plates avec des pommettes hautes et des yeux en amande ; des troncs courts et des fesses plates. Je me suis amusé à les identifier récemment dans le métro carioca : un bon quart des passagers avait certains de ces traits. Alors imaginez dans le Nordeste par exemple.

L’ actrice vedette de la TV Globo, Dira Paes, avec sa mère

Depuis le 19ème siècle, la « question indienne » revient régulièrement sur le tapis de la vie politique brésilienne : comment le Brésil doit-il considérer et traiter « ses » indiens ? En 1910, le colonel Cândido Rondon et quelques autres militaires, inspirés par les principes positivistes du français Auguste Comte, créèrent le Service de Protection de l’Indien, afin de protéger les tribus indiennes contre les interventions extérieures et les aider à maintenir leurs cultures traditionnelles. Ce SPI se transforma en FUNAI (Fondation Nationale de l’Indien) en 1967 avec une responsabilité totale sur tout ce qui concerne les indiens, en particulier en Amazonie. La Constitution de 1988 renforcera encore ce dispositif protecteur en réservant exclusivement aux tribus indiennes d’immenses territoires.

Rondon chez les indiens

Mais depuis, on s’aperçoit des limites de ces initiatives pleines de bonnes intentions. La délimitation de ces territoires, de ces réserves, est un processus lent, compliqué et conflictuel. Ensuite il s’agit de les faire respecter sur le terrain face à de nombreux envahisseurs agressifs – orpailleurs, braconniers, déforesteurs, éleveurs et autres planteurs – difficilement contrôlables sans un minimum de moyens. Hors Amazonie, la création de « réserves indigènes » a souvent conduit à une véritable « clochardisation » des populations indiennes avec désœuvrement, violence, prostitution et mendicité, alimentés par l’alcool, comme aux Etats-Unis. Par ailleurs cette politique ne fait pas consensus. L’Etat brésilien souhaite pouvoir mettre en valeur l’Amazonie avec l’ouverture de mines et la construction de grands barrages. Certains dénoncent aussi ce traitement trop « spécifique » des populations indiennes : la responsabilité de l’enseignement et de la santé des indiens fut d’ailleurs retirée à la FUNAI. D’autres refusent que 12% du territoire national soit exclusivement réservé à moins d’un demi-million d’indiens. Les menaces viennent de partout et parfois pour des motifs opposés.

Territoire protégé !

Du coup la FUNAI s’est concentrée sur une nouvelle priorité : la préservation des tribus « isolées ». On estime qu’il y aurait 114 tribus indiennes sans aucun contact extérieur, en particulier avec le « monde blanc ». Le but de la FUNAI est de respecter cet isolement et de ne tenter aucune approximation, car le moindre contact est synonyme de transmission de maladies et d’extinction du groupe. Il s’agit aussi de les préserver de toutes les incursions externes, généralement de braconniers. Mais tout récemment la FUNAI s’est trouvée confrontée à un sérieux problème éthique. Elle a appris qu’un groupe issu d’une tribu « isolée », les Korubos, s’était installé sur les terres et à proximité d’une tribu déjà « contactée », les Matis. Il existe un long contentieux de conflits entre ces deux tribus et les Korubos sont de redoutables guerriers particulièrement agressifs. Tout est donc réuni à nouveau pour qu’éclate un conflit violent. Que faire ? Ne pas intervenir, laisser faire les choses, c’est cautionner la guerre et la violence et la probable disparition d’un groupe. Intervenir, c’est nécessairement entrer en contact avec le groupe des « isolés » Korubos, contrairement à la politique suivie. Mais ce sera finalement la décision de la FUNAI. Cet épisode me confirme la complexité de la « question indienne », que ce soit en terme moral, éthique, politique ou opérationnel.

Rencontre, pacifique cette fois-là, entre Korubos et Matis, eux tous déjà « contactés »

On voit bien que le Brésil n’a toujours pas su définir un projet de développement de l’Amazonie qui ne soit pas prédateur mais au contraire respectueux de l’environnement et des populations indiennes. On en est bien loin aujourd’hui. Revient toujours la question : comment faire pour que le Brésil traite les indiens comme des citoyens à part entière, sans paternalisme, mais en respectant leur identité et leur culture. Je ne saurai donner de réponse.